#006 – Une tribune pour le peuple

« Ici, on ne dit pas qu’on est fatigué. On dit qu’on avance. »

(voix du camarade Otto, intendant du Spartak)

Cher camarade lecteur,

Quand le Parti annonce des travaux de grande envergure, je sais que mon dos et mon sommeil vont en pâtir. Ce n’est pas une plainte, c’est une expérience. J’ai appris ça à la mine. Puis aux champs. Et maintenant au stade.

La feuille officielle est arrivée un matin, collée de travers sur la porte du Centre sportif : “Contribution collective au chantier d’agrandissement”. Quatre mots qui veulent dire beaucoup de coups de pelles.

Je me suis gratté la nuque, j’ai regardé la tribune, puis mes mains. Elles savent. Elles savent toujours.

Le lendemain, on a commencé.

Les paysans venaient après le travail aux champs. Les joueurs venaient après le travail aux champs. Les Pionniers venaient après l’école. Et moi, je venais avant tout le monde et je repartais après les autres. On a monté des échafaudages qui grinçaient comme des genoux, coulé du béton trop liquide, porté des planches trop lourdes. Les brouettes étaient vieilles, les pelles émoussées, mais la volonté, elle, était neuve tous les matins.

Ici, on ne dit pas qu’on est fatigué. On dit qu’on avance.

Il y avait ceux qui travaillaient en silence, ceux qui chantaient faux, et ceux qui comptaient les jours sur les manches de leur veste. Les joueurs creusaient l’après-midi, s’entraînaient le soir et jouaient le dimanche. Ils avaient les jambes pleines de terre et les yeux pleins de sommeil. Un jour, j’en ai vu un s’endormir assis sur un sac de ciment. Je ne l’ai pas réveillé tout de suite. Il avait l’air bien.

Parfois, en regardant le chantier, je pensais à la mine. Même bruit sourd, même poussière, même cadence. Avant, on creusait pour descendre. Maintenant, on creuse pour agrandir. C’est toujours creuser.

Joseph Barakafritz passait souvent. Casque sur la tête, chaussures propres. Il regardait les plans, regardait le chantier, regardait les hommes. Il disait des choses comme “chaque mètre gagné est une victoire collective” et “nous bâtissons l’avenir à la truelle”. Erika venait avec ses listes. Elle cochait des noms, notait des heures, parlait de “planification optimisée du courage”. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais elle avait l’air convaincue.

Le soir, la soupe était souvent tiède. Parfois il n’y en avait pas assez. On mangeait du pain. On disait que c’était temporaire. Tout ici est toujours temporaire.

Les champs, eux, attendaient. On y allait quand même. On ne peut pas laisser une patate décider toute seule.

Un matin, j’ai regardé mes mains. Elles tremblaient un peu. Je les ai serrées dans mes poches. Elles ont continué.

Puis, un jour, on a nettoyé. On a rangé les outils. On a balayé la poussière. On a accroché des drapeaux. La fanfare est arrivée avant la peinture fraîche. Il y avait un ruban rouge et jaune, tendu trop fort. Joseph a parlé. Il parle bien, Joseph.

“Camarades, ce stade est plus grand parce que notre peuple est grand.”

On a applaudi, l’œil fier.

Je me suis assis sur une marche et j’ai regardé la tribune. Elle était droite. Solide. Un peu de travers sur la gauche, mais personne ne le verrait. C’était à nous.

Le premier match est arrivé vite. Il y avait plus de bruit. Plus d’écho. Plus de monde. Le stade tenait. J’ai fait le tour des couloirs techniques, touché les murs, vérifié les portes. On ne se refait pas.

Et puis, en passant derrière une tribune, j’ai entendu des voix: “Le petit, là, le gardien… Celui avec le dos tordu… Franchement, il se débrouille”. Ils parlaient de Malone Malcorps, le neveu d’Erika. Je le connais, le gamin : il n’a jamais eu le profil d’un grand sportif. Trop maigre certains jours, trop asmathique les autres. Mais à Kartoffelgrad, même les dos tordus finissent par soutenir quelque chose.

Le soir, je suis rentré. Je me suis assis. J’ai regardé mes mains. Le stade est plus grand mais demain, le travail le sera aussi.

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