
« À Kartoffelgrad, l’esprit villageois est une richesse collective qui ne se partage pas au-delà de ceux qui la construisent. »
(récit de Pavel Rouge, porte-parole du Spartak Kartoffelgrad)
Chers camarades lecteurs,
Sportivement, la saison fut solide. Mieux que solide, même. Avec dix victoires pour quatre défaites, toutes concédées contre les deux ogres du haut de tableau, le Spartak Kartoffelgrad a terminé à une honorable troisième place. À l’échelle de notre bourg, cela tient presque du miracle agricole : on a semé avec application, on a travaillé avec sérieux, et le Spartak a récolté les applaudissements.
Le village en a tiré une fierté simple. Aux fenêtres, les écharpes rouge et jaune étaient de sortie. À la buvette, la soupe se servait un peu plus généreusement. Et chaque dimanche, les tribunes se remplissaient. Peut-être même un peu trop.
Le succès du Spartak continua d’attirer bien au-delà du village. Chaque dimanche, on a vu arriver davantage de voitures et de visages inconnus. Le Spartak n’était plus seulement notre affaire. Il est devenu un spectacle. Et comme souvent, camarades, le succès attire avec lui des gens qui ne viennent pas tous pour aimer.
Le nouveau stade, que nous avions bâti de nos mains fatiguées, n’a pas tardé à se remplir. Puis à déborder à nouveau. Les tribunes plus grandes n’apportent pas plus de calme. Elles offrent au contraire plus de place au bruit.
Un dimanche, un pétard éclata dans les tribunes. Rien de grave, mais suffisant pour faire se lever une rangée entière de spectateurs au coin nord, renverser deux gobelets et faire dire à une vieille dame que « ici, nous ne sommes pas chez les sauvages ».
Et puis il y eut ce journaliste. Toujours le même. Un homme poli, trop poli peut-être, qui posait des questions longues, observait beaucoup et regardait partout. Il voulait « comprendre l’organisation locale », « voir les installations », « sentir l’esprit du Spartak ». Mais à Kartoffelgrad, l’esprit villageois est une richesse collective qui ne se partage pas au-delà de ceux qui la construisent.
Peu à peu, une idée circula dans le village : plus le Spartak gagne, plus le village devient agité. Le docile peuple de Kartoffelgrad commençait à exprimer une fatigue nouvelle. On parlait d’un désordre diffus. On disait : « On ne sait plus qui vient pour le foot et qui vient pour fouiller. »
Le Parti observa. Puis le Parti calcula. Enfin, le Parti convoqua.
La réunion se tint un jeudi soir, dans la grande salle humide de la Maison du Peuple. Il y avait là des dossiers, des graphiques, des plans, des flèches et des chiffres. On avait même suspendu au mur un schéma de circulation qui ressemblait à un tableau tactique dessiné par un comptable sous tension.
Joseph Barakafritz entra, posa ses papiers, regarda la salle et parla comme il sait le faire : sans hausser la voix, mais en la plaçant exactement là où il faut pour que chacun ait l’impression d’être déjà d’accord.
« Camarades, notre saison a été excellente. Le Spartak a porté haut nos couleurs. Mais chaque victoire attire l’attention, et toute attention n’est pas une marque d’amour. »
Il fit une pause.
« Une victoire attire des regards. Dix victoires attirent l’extérieur. »
Personne ne sourit. C’était trop juste pour être drôle.
Il montra alors plusieurs tableaux. L’un prétendait démontrer l’augmentation de la « pression périphérique » autour du complexe sportif. Un autre recensait les « micro-incidents à répétition ». Un troisième évaluait la « perte de sérénité populaire » selon une échelle incompréhensible en quatre couleurs. Erika Vogt, assise à sa droite, hochait la tête avec la gravité d’une femme qui, depuis le début, avait eu raison avant même d’avoir des preuves.
Joseph poursuivit : « Le problème n’est pas le football. Le problème n’est pas le public. Le problème est la porosité. »
Le mot resta en l’air comme un courant d’air, justement. Puis vint la proposition. Temporaire, bien sûr. Proportionnée, évidemment. Raisonnable, assurément.
Le PCPK vota l’élargissement temporaire des pouvoirs de Joseph Barakafritz sur l’organisation des jours de match, la circulation autour du stade, la supervision des accès et la mise en place d’un dispositif de protection périmétrique. Le terme sembla rassurer tout le monde, sans que personne ne sache exactement ce qu’il recouvrait.
Les mains se levèrent. Jamais trop haut.
Motion adoptée.
Les jours suivants, les premières mesures apparurent. Non pas en fonctionnement, mais en attente. Des sections de clôtures modulaires furent livrées au Centre sportif et empilées derrière la tribune nord. Des portiques métalliques reposent contre un mur, encore emballés dans leur plastique. Des panneaux fraîchement peints sèchent au soleil près du local des Pionniers.
Les bénévoles sont convoqués pour des séances d’explication. On leur présente les plans de circulation, les zones de filtrage, les emplacements des couloirs balisés. On parle de fluidité des flux, de sérénité populaire et d’orientation des spectateurs.
Un soir, sur Radio Kartoffelgrad 35.2 FM, un bref communiqué est lu d’une voix calme :
« Camarades, le périmètre de confort autour du complexe sportif sera mis en place à titre expérimental dès l’ouverture de la prochaine saison. Le Parti agit afin de garantir à tous sérénité, lisibilité et protection contre les désagréments extérieurs. »
À Kartoffelgrad, nous avons appris qu’une victoire mérite d’être célébrée, mais qu’elle mérite parfois aussi d’être encadrée.
Pavel Rouge,
Producteur de bintjes et fier supporter du Spartak

Laisser un commentaire