#007 – Malone Malcorps, gardien malgré lui

« Pour un gamin que la vie a tordu, il tient droit dans son but. »

“Ce gamin a une scoliose. Et de l’asthme. Il ne devrait pas faire du foot”

–  “Et pourtant, je vous assure qu’il jouera pour le Spartak”

Le jour où tout a commencé, on était dans son cabinet. Le docteur regardait mes radios, grattait son crâne, soupirait beaucoup. Il parlait de prudence, de souffle court, de posture. Ma tante, elle, avait sorti un dossier. Pas un dossier médical. Un vrai dossier, avec des fiches et des tampons.

– “Le football, ce n’est peut-être pas une bonne idée.”
– “Il doit faire quelque chose pour la collectivité.”
– “Oui, mais pas ça.”
– “Gardien, alors.”

Le docteur a hésité. Erika l’a fixé de son regard noir. Il a baissé les yeux et a regardé le dossier. Puis il a tamponné :
– “Bon, dans ce cas… gardien uniquement.”

Dans le couloir, j’ai dit :
– “Mais… on a déjà deux gardiens.”

Ma tante a souri.
– “Ne t’en fais pas pour ça, mon grand. Tatie Erika s’en occupe.”

Elle avait raison, les deux hollandais ont disparu du jour au lendemain et maintenant, me voilà dans les cages. Je pensais à ce jour-là quand le ballon est arrivé plus vite que mes idées. Filet. But. Personne n’a crié. Moi non plus.

Avant, j’aimais bien ma scoliose. Elle me dispensait des champs. Maintenant, elle me vaut un poste. Le matin, je suis à la caisse du marchand de patates. Je pèse, j’encaisse, je dis bonjour, je dis merci. Je reste debout. Le médecin a dit que c’était bon pour la colonne vertébrale. Le Parti a dit que c’était bon pour la collectivité.

Moi, je dis que c’est long.

Les bintjes passent devant moi comme des ballons lents. Parfois je me demande si quelqu’un a déjà pesé sa propre vie.

Le soir, je vais à l’entraînement. Les gants sont trop grands. Les cages aussi. Tout est toujours trop grand quand on n’a rien demandé. Tante Erika est souvent là. Elle ne regarde pas le jeu. Elle regarde les bancs, les tribunes, les entrées. Elle coche des choses sur un carnet. Je ne sais pas quoi. Parfois, elle parle tout bas avec des gens qui ne regardent pas le terrain non plus.

Moi, je plonge. Pas très loin. Pas très fort. Mais je plonge.

On m’a dit :
– “Tu verras, tu deviendras un gardien légendaire.”

Je n’ai jamais vraiment su ce que ça voulait dire.

Dans ma chambre, le soir, j’ai autre chose. Une vieille radio. Des fils. Une galène. Un cahier avec des dessins d’antennes. J’aime les voix qui viennent de loin. Les voix qui ne savent pas qui je suis.

Un jour, j’ai demandé à ma tante :
– “Je pourrais peut-être aider à la radio. À 35.2FM…”

Elle a répondu sans lever les yeux :
– “Il n’y a pas de postes à pourvoir. Les camarades sont déjà en place. Et puis, on n’émet pas n’importe quoi.”

Ici, on ne choisit pas ce qu’on envoie. On reçoit et on transmet.

Le dimanche, j’ai fait un arrêt. Un vrai. Le ballon a tapé dans mes mains et je ne l’ai pas laissé tomber. Après, j’en ai laissé passer un autre. Mais personne n’a trop râlé.

Dans la tribune, j’ai entendu :
– “Pour un gamin que la vie a tordu, il tient droit dans son but.”

Je ne sais pas si c’était un compliment. Je l’ai pris quand même.

En rentrant, il faisait humide. Des rubalises bougeaient dans le vent. Et plus loin, il y avait une ligne blanche, tracée par terre. Puis une autre. Et encore une.

Une silhouette était penchée dessus. Je me suis arrêté.

J’ai pensé à un terrain. Puis à un plan. Puis à un schéma. Je me suis demandé si on dessinait quelque chose pour faire jouer ou quelque chose pour empêcher de passer. La silhouette a continué à tracer. Sans me regarder.

Je suis rentré. J’ai posé mes gants. J’ai allumé la radio. Il n’y avait que du souffle. Puis une voix très lointaine. Trop lointaine pour être sûre. Je l’ai éteinte. Parfois, le silence, c’est déjà une consigne.

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