#005 – Les sillons débordent

« Rien de collectif ne se fait sans la collectivité »

Chers camarades lecteurs,

Kartoffelgrad n’était pas prêt pour ça.

Un nul, puis des victoires. Une quatrième place en ligue. Et soudain, notre paisible bourg s’est mis à recevoir du monde comme une patate reçoit trop d’eau : par saturation.

Chaque dimanche, c’était la même messe : dès le matin, les routes serpentaient de voitures venues d’ailleurs. Des plaques inconnues, des coffres pleins de glacières, des klaxons impatients. On aurait dit un pèlerinage pour la gloire d’un tubercule. À onze heures, le parking n’existait déjà plus: tracteurs en travers, vélos en tas, voitures abandonnées illégalement dans un champ de patates. À midi, il n’y avait plus de frites. À midi dix, plus de patience.

Le peuple de Kartoffelgrad, d’ordinaire docile, s’est mis à gronder: plus de frites, plus de place, plus la certitude d’être chez soi. Kartoffelgrad se sentit envahi.

Évidemment, notre cher Parti réagit promptement. On installa des barrières. Puis des panneaux. Puis des bénévoles avec brassards. Puis un plan de circulation pour expliquer le précédent. Ça a marché deux matchs.

On déplaça le parking. Puis on en ouvrit un autre. Puis on en ferma la moitié après dix heures. Ça a marché un match.

Dans le village, on commença à fermer les volets les jours de rencontre. On évitait la place. On ne disait pas “on a peur”, on disait “il y a trop de monde”.

Un soir, à la Maison du Peuple, on fit le point. Il y avait des listes, des chiffres, des plans trop petits pour leurs propres flèches. Joseph Barakafritz se leva et parla comme on parle avant une journée de récolte : « Camarades. Notre succès a fait ce que fait toujours une bonne récolte. Il a débordé de ses sillons. Nous avons semé juste. Nous avons récolté beaucoup. Et maintenant, il faut organiser la grange. »

Il marqua une pause.

« Nous avons essayé les barrières, les panneaux, les horaires. Tout cela est méritoire. Tout cela est insuffisant. ». Il regarda la salle. « Il faut voir plus grand. ». Il parla alors de tribunes. D’agrandissement. De nouveaux accès. D’un stade digne de notre “rayonnement populaire”.

« Camarades, ce chantier ne se fera pas tout seul. Rien de collectif ne se fait sans la collectivité. Chacun aidera selon ses forces. Chacun participera selon ses moyens. C’est ainsi que nous avons toujours bâti. ». On applaudit. Pas trop fort. Mais longtemps.

En sortant, la nuit était fraîche et le village semblait plus petit qu’avant. Ou peut-être étions-nous devenus plus grands. Dans les flaques, les lampadaires se reflétaient comme des torches. On se disait que Kartoffelgrad n’avait jamais reculé devant la boue, ni devant l’effort. Nous avions creusé des mines, retourné des champs, bâti des murs de briques et des certitudes de betteraves. Alors, un chantier de plus ou de moins…

Le Parti voyait loin. Et nous, nous savions marcher longtemps. Je notai dans mon carnet :  « Quand la patate grossit, il faut agrandir la cave. »

Et le lendemain, dès l’aube, on a sorti les pelles.

Pavel Rouge,
Fier producteur de bintjes et bâtisseur de stade

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